Il y a quelques mois, j’ai rencontré un homme qui m’a bouleversée de l’intérieur.
Un être croisé au détour de la toile, alors que je cherchais mon chemin à travers la nappe de brouillard qui m’encapuche souvent, quand mon âme se dévoile et s’expose.
Et, en lui, je me suis reconnue.
Ou plutôt, j’ai reconnu cette Juliette que j’avais été autrefois.
Dans cette étrange danse des synchronicités, il y avait tous ces endroits où nous avons vécu simultanément, sans jamais nous croiser. Ces gens que nous avons connus tous deux, sans qu’ils nous aient présentés. Le même lycée pour écorchés, à quelques années de différence. Deux parcours similaires, deux errances jumelles, jusqu’à ce que la vie nous aiguille sur des routes opposées.
Son univers gravite autour des mots, je suis une plume parmi des centaines de milliers. Nous sommes allés prendre un café.
Dans ses yeux, j’ai lu ma propre souffrance, mes propres échecs, et certains de mes espoirs blessés. Il m’a attendrie.
Le temps s’est figé. J’ai enlacé mon encre à la sienne, pensant suivre le scénario qui m’était destiné.
Puis, sans que je ne comprenne réellement pourquoi, la mélodie s’est brisée.
D’abord, quelques fausses notes. Des mots cassants, des phrases blessantes. J’ai voulu chasser ce trouble pressentiment qui s’enracinait, crescendo.
J’ai cherché ses yeux, espérant y retrouver la beauté et la pureté de nos retrouvailles. Sans succès. Je n’ai vu que le reflet des fantômes de mon passé. Les images en juxtaposition de tous ces hommes sur lesquels j’ai écrit dans mes romans, en cette démarche cathartique d’auto-guérison.
Quand il a senti son emprise se desserrer, il s’est mis en colère. Une ire froide, glaciale, culpabilisante.
Alors j’ai commandé un autre crème. Puis un coca à la paille. Pour me laisser le temps de regarder à l’intérieur de moi. Pour comprendre ce qu’il avait éveillé de sa voix, pour m’emporter ainsi sur ces sentiers escarpés que je m’étais juré d’éviter, à tout jamais.
Je n’ai rien décelé. Je me suis sentie vide. Presque trahie.
Par moi, d’abord. Par cette naïveté maladive dont j’ai parfois tant de mal à me délester. Par cet homme, qui n’était déjà plus qu’un étranger.
En rentrant de l’ancien village de pêcheurs où nous nous étions abrités, assise dans sa voiture côté passager, j’ai tourné mon visage vers le sien, en douce. Je l’ai observé.
Mais je ne voyais plus rien d’autre que les traits d’un croquemitaine du temps jadis.
Mon plexus s’est noué, ma gorge s’est serrée. J’ai claqué la portière sans me retourner. Pour m’enfuir le plus loin possible. Me mettre en sécurité. Me blottir au creux de l’amour de mes humains préférés.
Puis, j’ai décidé d’incanter la lumière et de dénouer les liens tissés, un à un…
Délicatement, mais fermement.
Les détricoter pour me sauver de ce triste Narcisse, qui a sans doute cherché à mirer son sombre reflet à travers mes prunelles.
Depuis, je panse les blessures infligées par la lame acérée d’une confiance offerte bien trop vite pour être choyée comme elle devrait.
Aujourd’hui, je ne suis plus le miroir de personne.
Juliette
