Faut qu’on parle, parce que j’en ai gros sur le cœur.
Ça tourne et retourne dans ma tête, comme un sale refrain, un relent de gueule de bois qui tambourine en dedans, jusqu’à la nausée.
Je te raconte les faits.
Hier matin, les yeux encore ensablés par une nuit trop courte, je me pose devant un mug de thé fumant et entame nonchalamment le tour d’horizon de mes réseaux sociaux, quand « ailleurs » je tombe sur l’encart d’un auteur que je suis vaguement, plus par politesse que par réelle adhésion.
Je m’apprête à swiper — ses textes me laissent généralement indifférente — quand tout à coup, mon cœur manque un battement, mes mains se mettent à trembler.
Le titre, comme un uppercut : « Le violeur ». Quoi ?!?
Méfiante, je clique sur « ouvrir ». Je n’aurais pas dû.
Un « aphorisme » qui élève l’agresseur au rang d’amoureux des femmes, noyé sous un jeu de mots misérable. Une insulte aux victimes par la banalisation de la violence, déguisée en bon mot. Une provocation qui suinte la complaisance et l’irrespect.
Ma tête m’exhorte au calme, à tempérer le volcan, mais rien n’y fait. Je me sens giflée, insultée, rabaissée. C’est donc ça, bordel ?
Merci, connard !
Je n’ai donc pas été violée ? Non, pardon. J’ai juste été aimée dans toute ma féminité.
Heureusement que ce vieux machin tout rabougri m’a expliqué la vie, parce que j’aurais passé la mienne à cicatriser d’une incompréhension. Un malentendu qui fait saigner le corps et l’âme.
Le refrain dans ma tête s’amplifie, la colère monte en flammes dévastatrices, l’envie de faire mal, de faire prendre conscience à cet imbécile alpha qu’on ne peut pas dire ça.
Jusqu’où peut-on se cacher derrière l’excuse du « on peut rire de tout », sans jamais regarder les visages de ceux que l’on piétine ?
Je me suis dit qu’il avait peut-être pêché par maladresse, qu’il n’avait pas saisi l’impact que son “texte” pouvait générer, alors je lui ai écrit un commentaire pour lui expliquer. Il n’a pas daigné répondre. Il a posté d’autres clichés, d’autres putaclics.
Pas un regard, pas une once de regret.
Aucun like sur sa publication, juste le commentaire indigné d’un frère de plume puis le silence. Le mépris d’un rétrograde binaire qui n’a jamais subi l’affront de ces épées qui te fouillent le ventre sans que tu ne puisses rien faire d’autre que crier, si ton état de sidération te le permet seulement.
J’ai laissé passer les heures, espérant un sursaut de conscience, mais rien.
Alors j’ai alerté la plateforme pour leur demander d’agir. On m’a répondu avec condescendance que l’on comprend, que l’on ne cautionne pas mais que. Rien.
Elle ne demandera pas à “l’auteur” de retirer son post. En revanche, je peux saisir le comité d’éthique, par lettre si je me sens offensée.
Voilà c’est un non-sujet.
Et c’est précisément quand tu crois que le monde bouge enfin, que la parole des victimes se libère, que la société évolue et retire ses œillères patriarcales qu’une poignée de mots te renvoie des années plus tôt, dans une salle piteuse d’un commissariat hors d’âge, où une parodie de Clint Eastwood te demandait “Mais ce jour-là tu étais habillée comment ?”
Sans doute formé par « Connard Sénior” qui considère les violeurs comme des amoureux des femmes, des gars lents, les pauvres…
Alors, qui sont les vraies victimes ? A croire que le crime, ce n’est pas l’acte, mais d’oser le dénoncer.
Je n’ai plus les mots.
Xoxo
